Actualité à la Hune

Pour ses 90 ans, il veut s’offrir le golfe de Gascogne

Papy fait du Mousquetaire

Les projets forment la jeunesse mais peuvent aussi aider à mieux vieillir. C’est en tous cas ce que pense Jacques Hauboin, 89 ans, qui vient d’envoyer son Mousquetaire deux fois moins âgé que lui, Milady, en grande révision dans un chantier naval de Bretagne Sud. Et pour cause : au printemps prochain, pour fêter les 90 ans du skipper, Milady et Jacques, sans doute accompagnés, quitteront la Trinité-sur-Mer. Cap sur l’Espagne !
  • Publié le : 07/07/2018 - 12:35

Papy fait du Mousquetaire Photo @

Et n’allez pas raconter à Monsieur Hauboin qu’il est «inconscient» ou que «son corps ne tiendra pas». Il y a quelques années encore, on donnait du «Docteur» à Jacques puisqu’il était médecin à Paris. Les usures des corps, il connaît. Il a même sa petite idée sur la chose, à force d’avoir expliqué pendant près de 50 ans à ses patients que  la guérison passe aussi, et d’abord, par l’envie».

Sans trop verser dans la médecine chinoise, le docteur Hauboin vous dira aussi qu’«il faut savoir écouter son corps. C’est bien, de l’entretenir. Et de le soigner. Mais c’est mieux encore d’écouter ces mille petits signes qui deviendront des alertes, puis des crises. Il faut connaître son corps et avoir envie, ensuite, de le faire durer ».

N’allez pas raconter non plus à Jacques Hauboin – le marin, pas le toubib – que «le golfe de Gascogne n’est pas une rigolade», qu’ «un Mousquetaire, ce n’est pas bien grand» ou qu’«il ne faut pas jouer avec la mer». Juste après la guerre, la Seconde, Jacques a fait partie des premiers passionnés qui quittèrent Concarneau pour s’en aller sur l’archipel en face fonder une sorte d’école de la vie et de la voile. N’est pas  qui veut à l’origine des Glénans, bien que le bonhomme soit tout sauf un vantard.

Papy fait du Mousquetaire Avec Milady, Jacques Hauboin s'en ira vers l'Espagne parce que tel est son rêve.Photo @ Nicolas Fichot

«Petit», le Mousquetaire ? Là encore, n’allez pas énerver Jacques Hauboin avec des histoires de taille, lui qui a son bateau antique amarré aux pontons de La Trinité, donc noyé ou presque parmi des unités rutilantes dont la taille se compte plutôt en nombre de cabines pour les invités. L’unité de Jacques mesure 6,50 mètres. 6,48 mètres, pour être précis. Et à la flottaison, Milady mesure 5,60 mètres. Soit à peine 1 mètre de moins, son architecte, Jean-Jacques Herbulot, n’ayant pas envisagé à l’époque delphinières et autres jupes arrières qui vous font de nos jours exploser les taxes de port comme qui rigole.

«Il faut savoir oser !»

L’ «époque», c’est en 1963, lorsque Monsieur Herbulot proposa pour ces messieurs des Glénans un navire école à bouchains vifs et en contreplaqué pouvant contenir 5 équipiers alors que Monsieur Harlé, avec son Muscadet, ne proposait que 4 couchettes aux gars de l’archipel. Le Mousquetaire gagna ce drôle d’appel d’offres. On dit même que les sieurs Harlé et Herbulot gardèrent une haine courtoise mais tenace de ce défi sur la planche à dessin.

La vérité, celle du sieur Hauboin, est beaucoup plus simple. Avec Milady et ses cinq couchettes, il s’en ira au printemps prochain  vers l’Espagne. Seul ? «Qui m’aime me suive !» vous dira t-il avec ce panache qui «manque beaucoup de nos héros modernes. Que ce soit dans les affaires, en politique ou dans la vie, beaucoup en manque. Surtout les jeunes. On calcule trop, ça tue les rêves. L’échec, quand on s’arrête à temps, c’est formateur aussi» !

Papy fait du Mousquetaire Quelques reprises seront faites sur Milady, mais "rien de bien méchant", selon le charpentier.Photo @ Nicolas Fichot

Pour le moment, Jacques Hauboin n’envisage pas l’échec. Il avance. Son projet aussi. A grand pas. Le 12 juillet, Milady sera sorti de l’eau pour s’en aller au chantier de Nicolas Arnoud, un charpentier de marine fraîchement installé pas loin d’ici mais qui connait son job puisqu’il a longtemps travaillé là-bas, en Finlande, dans d’autres chantiers navals. «Là-bas», on ne rigole pas avec la sûreté sur les bateaux en bois. C’est aussi ce qui a plu à Jacques, en plus de faire confiance à un jeune pour le refit de Milady.

«Rien de bien méchant !»

Certes, on ne demande pas l’âge des dames. Disons quand même que la Milady de Jacques affiche gaillardement ses 45 printemps, dont 35 au service du docteur Hauboin. Alors, forcément, quelques reprises ne seront pas de trop pour la belle dame. «Mais rien de bien méchant !» a diagnostiqué Nicolas, le charpentier, qui n’a pas prévu «sauf surprises» de s’en prendre à l’ossature de l’héroïne d’Alexandre Dumas.

Au passage, Jacques Hauboin, le lecteur, vous dira que «Milady a beau être le nom de mon bateau, il faut admettre que cette Milady de Dumas a quand même été la plus grande garce de la littérature française. S’il n’y avait pas vos lecteurs, je la traiterais volontiers de saloparde. Mais chut» !

Il est comme ça, le toubib : des mots aussi verts que le corps. Nicole Hauboin, sa femme, en convient volontiers. Elle s’y est faite et parvient même à en rire sous cape, maintenant. Elle rit aussi (surtout ?) parce qu’elle sait qu’elle n’ira pas en Espagne avec son mari. «Je le laisse partir en toute confiance, explique-t-elle. Je sais qu’il sait ne pas prendre de risques trop grands, qu’il respecte la mer, qu’il ne la bravera pas. Nous avons navigué trente ans ensemble. Sauf que sur cette histoire-là, j’arrête !»

L’œil et l’oreille sont aux aguets.

Si Madame Hauboin a mis sac à terre, d’autres, c’est sûr, partiront avec son mari qui vient de créer une association D’Artagnan à cet effet. «Avec cette association, affirme le docteur, nous allons fédérer et organiser des envies autour de Milady et de ce projet de voyage. L’idée est en train de faire boule de neige. Des équipiers vont me rejoindre. D’autres bateaux aussi. D’époque ou pas, mais dans cet esprit. Ce sera du cabotage. Il faudra juste se méfier, pour la météo, entre Port-Médoc et la frontière ibère.»

Papy fait du Mousquetaire A bord de Milady, le geste de Jacques est net et précis, calculé. L'idée vient avant le mouvement.Photo @ Nicolas Fichot

En affaire de méfiance, on peut faire confiance à ce skipper qui fut chargé, jadis, de la sécurité sur les navires de l’archipel. D’ailleurs, quand on le regarde évoluer sur le pont ou dans les entrailles de Milady, on se dit que c’est «jouable» pour lui.  Son geste est rare et précis, son pas aussi méticuleux que méfiant. Rien ne va vite, l’idée se fait avant le mouvement, l’œil et l’oreille sont aux aguets. «Sur un Mousquetaire, assure-t-il, il faut savoir ruser. Inutile par exemple de forcer sur l’écoute de génois, au virement. Vous passez le cul sous le vent et vous profitez de la petite gîte soudaine pour border gentiment, à la faveur du coup de lof»

Bref : il faut croire Jacques Hauboin quand il dit qu’il s’en ira. C’est d’ailleurs ce que fait Antoine Croyère, le président de la Société Nautique de La Trinité-sur-mer, qui admet volontiers son admiration pour ce projet «qui ne me semble pas farfelu. Et puis quand même, ce sont les projets qui font vivre, qui maintiennent en vie» !

Et le président-yachtman d’ajouter : «Heureusement, dans notre pays, il n’y a pas d’âge limite pour faire de la voile. Si ce monsieur continue de se sentir bien dans sa tête et bien dans son corps, si le bateau est sain et solide, moi je dis : Pourquoi pas ? Et j’ajoute Bravo ! Bravo pour ses idées de rêves, d’envies de liberté. C’est joli aussi, sur l’eau, la liberté.»