Actualité à la Hune

NAUFRAGé

Les rocambolesques aventures de M. Reket

Le 25 décembre dernier, la SNSM de Sainte-Marie récupérait Eugeniusz Reket au large de La Réunion, alors qu’il dérivait sans moyen de diriger son embarcation, un canot de sauvetage de paquebot transformé en voilier de fortune. Depuis il se trouve toujours dans le port de la Pointe-des-Galets, vivotant et racontant sa rocambolesque histoire. Nous avons pris le temps d’échanger avec lui pour essayer de mieux comprendre cette nébuleuse dérive…
  • Publié le : 11/02/2018 - 12:26

Eugeniusz Reket Après sept mois seul en mer, Eugeniusz Reket apparaît en bonne santé, mais il a laissé quelques dents en chemin.Photo @ Raphaël Ortscheidt

Il n’a pas varié d’un pouce. Depuis le 25 décembre, jour où il a été secouru par la SNSM au large de La Réunion après avoir été repéré par des plaisanciers, Eugeniusz Reket raconte la même histoire. Celle d’une dérive de sept mois dans l’océan Indien à bord du canot de sauvetage d’un paquebot transformé en voilier, après que son gouvernail se soit rompu et avec un chat pour seule compagnie !
Un conte de Noël qui a fait le tour de la planète et que personne, jusqu’ici, n’est venu contester. Et ce malgré les nombreuses questions qu’il pose…
Sur la probabilité d’échapper aux radars sur une route maritime très fréquentée - le canal du Mozambique - ou sur les possibilités de survivre aussi longtemps dans de telles conditions.

Le marin polonais, âgé de 56 ans, serait parti des Comores au mois de mai. C’est ce qu’indique un laissez-passer délivré par les autorités de l’archipel. Il devait alors rejoindre Durban, en Afrique du Sud. Mais son gouvernail se serait rapidement cassé et il aurait dérivé, seulement porté par les courants et se nourrissant de sa pêche ou d’une poignée quotidienne de riz, jusqu’en décembre.

bateau Eugeniusz Reket Le rafiot sans nom est un canot de sauvetage de paquebot, peint en noir et totalement réaménagé.Photo @ Raphaël Ortscheidt

« C'est ce qui m'a sauvé la vie, s'exclame-t-il ainsi en brandissant un harpon manifestement fabriqué par lui-même. Je pêchais la nuit quand les poissons s'approchaient. S'il n'y en avait pas, je mangeais une demie soupe chinoise ou du riz que j'avais emmené. » Alors qu'il n'avait qu'un mois de vivres, il avait néanmoins embarqué pas moins de 500 litres d'eau en bouteilles et en sachets. Pour les économiser, il raconte avoir récupéré l'eau de pluie à chaque fois que cela était possible. À son arrivée à La Réunion, les secours ont constaté que ces sachets d'eau étaient pour la plupart expirés, parfois depuis plusieurs années.

Son long périple dans l'océan Indien serait passé par la Somalie et les Maldives, une grande boucle avant de revenir vers les Mascareignes. Eugeniusz Reket reconnaît avoir croisé de nombreux bateaux mais seulement au loin, trop loin selon lui pour tirer une fusée de détresse. « Peut-être qu'on a tenté de me joindre par radio, continue-t-il. Mais la mienne était en panne. Je n'avais plus de batterie. » Surtout, il assure qu'il ne se serait jamais senti en danger. « Quand j'étais sur l'eau, raconte-t-il encore, je n'attendais rien. C'était seulement moi et l'océan. J'espérais arriver à destination. Je n'ai jamais déprimé et j'essayais de ne pas trop réfléchir à ma situation. »

Eugeniusz Reket "C'est ce qui m'a sauvé la vie" s'exclame Eugeniusz Reket en brandissant son harpon de fortune.Photo @ Raphaël Ortscheidt

Il n'y a qu'en tournant autour de La Réunion, (selon ses dires, il a abordé l’île de La Réunion par le Nord, stationnant plusieurs jours devant l’aéroport, avant de reprendre sa dérive puis de descendre vers l’Ouest de l’île. Mais il a été récupéré dans le quart Sud-Ouest, ndlr) après plusieurs mois d'un régime alimentaire presque uniquement composé de poisson, qu'il se serait senti affaiblit. Un médecin l'a examiné mais il n'a pas été hospitalisé. De fait, même s'il a apparemment laissé quelques dents en chemin, il semble en bonne santé.

Son embarcation fait, depuis son retour à terre, l’objet d’une grande curiosité. Eugeniusz Reket aurait acquis la chaloupe de sauvetage en Inde en 2010, alors qu’il vivait aux États-Unis, « réfugié politique » (sic) depuis 2003, et souhaitait prendre le large. Conçue pour accueillir 150 naufragés assis, il l’aurait transformé lui-même, grâce à des compétences maritimes qu’il raconte avoir emmagasinées dans sa jeunesse.

Eugeniusz Reket Le Polonais, exilé aux Etats-Unis, voulait vivre dans un bateau après la faillite de sa société. Mais d'avaries en avaries, sa green card a expiré et il ne peut plus y retourner.Photo @ Raphaël Ortscheidt

De fait, le canot est équipé d’un petit poste de pilotage et d’un coin cuisine, d’une cabine avec un lit, de toilettes et, surtout, d’un mât. Un espar manifestement précaire - déjà rompu lors d’une précédente traversée du rafiot entre l’Inde et les Comores - et qui supporte une bâche plutôt qu'une voile. « Je ne suis pas fou, assure pourtant le Polonais en faisant la visite. Tout marchait quand je suis parti d'Inde. C'est un bateau très stable, je ne l'échangerais pas contre un voilier. »

Après l’Inde, il devait se diriger vers Hawaï mais il a en fait - d'ennuis mécaniques en ennuis mécaniques - visité l’Indonésie, l’Australie, la Somalie et le Kenya. Il serait ensuite resté plus de deux ans aux Comores pour réparer son mât, avant d’entamer sa descente vers Durban pour, explique-t-il, aller chercher du travail.

Eugeniusz Reket Dans la cabine qu'il s'est aménagée, Eugeniusz Reket retrace son incroyable dérive dans l"océan Indien, des Comores à La Réunion en passant par la Somalie et les Maldives, sans gouvernail.Photo @ Raphaël Ortscheidt

Il n’y est pas arrivé. Et désormais, il ne sait plus trop s'il souhaite y parvenir. « Je veux trouver du travail, commente-t-il. Il me faut de l'argent pour réparer mon bateau. C'est ma maison. Après ? Je ne peux plus retourner aux États-Unis, c'est trop tard, ma green card est expirée. J'irais peut-être en Afrique, ou en Europe. » Mais pas en Pologne. Alors qu'un de ses compatriotes a écrit à l'association d'aide aux marins qui l'a pris en charge pour lui proposer un travail au pays,  Eugeniusz Reket refuse d'y retourner, expliquant qu'il n'y a plus aucune famille. La Pologne vient néanmoins de lui délivrer un passeport provisoire, valable un an. Il devrait aussi recevoir rapidement un acte de naissance qui lui permettra de s'affilier à la sécurité sociale et de chercher du travail à La Réunion. Il se dit prêt à tout faire.
Et vit, en attendant, de la solidarité des Réunionnais.

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